Chaque année, la Fédération canadienne des enseignantes et enseignants envoie, dans le cadre du Projet Outre-Mer, une soixantaine d’enseignantes et d’enseignants bénévoles anglophones et francophones, du primaire et du secondaire, dans divers pays d’Afrique et des Caraïbes. Les personnes choisies font partie d’une équipe qui collabore avec un groupe de formateurs d’un pays en développement afin d’offrir de la formation professionnelle au personnel enseignant local dans différentes matières et de promouvoir l’alphabétisation, l’égalité entre les sexes et l’éducation pour la paix.

En 2014, j’ai participé au Projet Outre-Mer au Togo, dans l’ouest de l’Afrique, avec deux collègues de l’Alberta et une de l’Ontario. J’ai été à même de constater que les conditions de travail de nos confrères togolais sont bien différentes des nôtres. Pourtant, un intérêt commun nous unit : offrir une éducation de qualité à nos élèves. La visite d’une école, les échanges avec les enseignantes et enseignants et la reconnaissance de la réalité et des difficultés de chacun, nous ont permis de discuter d’idées et de stratégies réalistes. Le Projet Outre-Mer au Togo a donc non seulement été formateur pour les enseignantes et enseignants togolais, mais aussi pour nous, les enseignantes canadiennes. Nous avons surtout réalisé que notre présence a fait une différence, et c’est ce qui m’a incitée à faire une demande pour participer au Projet Outre-Mer de 2018.

L’Association provinciale des enseignantes et des enseignants du Québec (APEQ) a fait parvenir ma candidature à la Fédération canadienne des enseignantes et enseignants, qui m’a sélectionnée à titre de chef d’équipe. Mon équipe était formée d’une enseignante de Winnipeg, une d’Ottawa et une autre de Charlottetown. Nous nous sommes rendues en Haïti en juillet dernier. Notre équipe avait pour objectif de collaborer avec des co-instructeurs haïtiens afin d’offrir de la formation professionnelle à 120 enseignantes et enseignants du Conseil national des éducateurs et éducatrices haïtiens (CNEH) de la région de Cap-Haïtien, au nord du pays. Notre mandat était d’offrir ensemble des stratégies d’enseignement des mathématiques, du français, des sciences ainsi que des techniques de gestion de classe.

Nous sommes arrivées le 5 juillet à Port-au-Prince et avons passé la journée du lendemain en route vers Cap-Haïtien, qui se situe à environ sept heures de la capitale. Nous avons donc eu la chance d’apprécier les magnifiques paysages, nous dévoilant parfois la mer, parfois les montagnes, et de saluer les habitants des villes et des campagnes sur notre passage. Nous avons aussi beaucoup appris sur l’histoire et la culture grâce à Moïse, notre guide, traducteur, chauffeur, garde du corps et ami. Les Haïtiens nous ont accueillies chaleureusement, en nous disant toujours «Bienvenue! Ici, vous êtes chez vous!». Notre bien-être et notre sécurité ont toujours été une priorité pour eux.

Alors que nous étions en route vers le nord, le gouvernement a annoncé sa décision d’augmenter le prix de l’essence de 38 % et celui du diesel de 47 %, condition imposée par le Fonds Monétaire International en échange de leur soutien continu. Cette nouvelle a évidemment provoqué une vive réaction chez les habitants de ce pays qui souffre d’une pauvreté perpétuelle et qui se relève toujours, tant bien que mal, d’une catastrophe naturelle après l’autre. Alors que l’on se dirigeait vers le nord, lentement mais sûrement, sur des routes en mauvaises conditions, au milieu de nulle part, nous nous sommes vite rendu compte que quelque chose n’allait pas… À notre arrivée dans la ville de Cap-Haïtien, les routes étaient partiellement bloquées par des pneus enflammés.

Nous avons entendu dans les médias que des manifestations faisaient rage à Port-au-Prince. Cela ne nous a toutefois pas empêchées de commencer nos activités, qui avaient lieu à l’Université publique du Nord au Cap-Haïtien. Malgré la chaleur parfois insoutenable, nos 60 participants étaient enthousiastes et s’impliquaient activement. Nous avons travaillé avec du personnel du primaire, des titulaires de classes allant de 50 à 80 élèves, qui n’avaient parfois pas été rémunérés depuis des semaines, voire des même des mois. Chaque jour, nous recueillions les commentaires des participants, en étant à l’écoute de leurs besoins et sensibles à leurs réalités. Nous souhaitions leur offrir des stratégies réalistes et réalisables.

Puis, alors que la population continuait de protester, nous avons appris que l’ambassade du Canada fermait ses portes, que les vols en partance d’Haïti étaient annulés et que la République Dominicaine fermait ses frontières. Nous avons aussi entendu dire que la route de retour entre Cap-Haïtien et Port-au-Prince était bloquée. Des camions et des soldats de l’Organisation des Nations Unies (ONU) étaient présents dans la ville. Pendant tout ce temps, la Fédération canadienne des enseignantes et enseignants suivait la situation de près et était constamment en contact avec notre équipe. À notre deuxième jour de travail, on nous a annoncé que, pour des raisons de sécurité, nous devions être rapatriées au Canada dès le lendemain. Nous n’avons même pas eu le temps de dire au revoir aux participants. Le soir même, nous avons dû annoncer notre départ à nos co-instructeurs. Nous étions tous tristes de devoir mettre fin à un projet qui avait si bien commencé. Un sentiment de culpabilité nous a envahies : nous fuyions la crise politique et abandonnions nos amis et collègues haïtiens alors qu’eux, n’avaient pas ce privilège…

Nous sommes donc parties du petit aéroport de Cap-Haïtien. Les adieux ont été difficiles. Dans l’avion qui nous menait vers Miami, nous avons lu les commentaires des participants, qui nous avaient laissé des messages remplis de gratitude et d’admiration et louangeaient notre travail. Ce sont pourtant eux qui, jour après jour, trouvent le moyen d’enseigner, dans des classes surchauffées et surpeuplées, avec peu ou pas de ressources, à des enfants souvent affamés. Je n’ai pas eu le temps de leur dire que, moi aussi, je les admire.

Je tiens à remercier l’APEQ pour son appui, année après année, au Projet Outre-Mer. Les enseignantes et enseignants qui ont le privilège d’y participer ont l’occasion de partager ce que nous faisons de bien, chez nous, avec des collègues de pays en développement. Ils expérimentent la résilience, le courage, la générosité, la recherche de solutions et la richesse du cœur d’une tout autre façon. En apportant son soutien aux Projets Outre-Mer de la FCE, l’APEQ contribue non seulement à la formation professionnelle dans des pays en développement, mais aussi, et surtout, à infuser une grande dose d’humanité à ses propres membres.